Menacées d’extinction depuis des lustres, protégées depuis peu, les populations de tortues marines semblent se régénérer dans l’océan Indien. Telles sont les conclusions d’une étude menée par l’Ifremer et Kélonia, basée sur une période de 25 ans et portant sur les îles Éparses.
Recherchées pour leur chair ou leurs carapaces sur certains rivages de l’océan Indien, subissant l’urbanisation des côtes qui limite les lieux propices à leur ponte, les tortues vertes (chelonia mydas) ont subi d’énormes ponctions au fil du temps dans notre région. Inscrit sur la liste des espèces menacées de la convention de Washington, ce migrateur marin voit aujourd’hui sa population “en passe de se régénérer”, souligne Jérôme Bourjea, ingénieur de recherche à l’Ifremer. Il ne s’agit pas de crier victoire encore. Mais, la tendance est à l’augmentation de leur nombre dans les îles Éparses. Ces cailloux, désormais gérés par les Terres australes et antarctiques françaises (Taaf) bénéficient d’une protection (réserves naturelles depuis 1975). Un statut qui en fait de véritables sanctuaires pour cette espèce marine. “L’étude se base sur 25 années de données. Les météos à Tromelin, les gendarmes d’Europa et de l’île Glorieuse, ainsi que de Juan de Nova ont comptabilisé quotidiennement le nombre de traces repérées sur les plages de ces îles. C’est rarissime de disposer de telles données”, s’enthousiasme l’homme de l’Ifremer. Il poursuit : “Ce programme, lancé avant même que l’institut ne prenne le nom d’Ifremer, nous permet de tirer des conclusions plus réalistes que si les données avaient été récoltées sur une période plus courte”. Variation de la température de l’eau due à des phénomènes climatiques mondiaux comme El Niño et conduisant les femelles tortues vers d’autres rivages plus chauds afin d’y déposer leurs œufs, un retour en moyenne pour pondre tous les trois ans... Autant de facteurs qui se traduisent sur les graphiques des scientifiques par une diminution notable des traces observées sur telle ou telle année. Et qui “peuvent conduire à des conclusions erronées alors qu’il s’agit d’un cycle naturel, d’où l’intérêt de cette étude qui nous permet d’avoir une vision sur le long terme”. Ce véritable travail de fourmi aura donc porté ses fruits in fine. “Il nous a fallu lisser les années, les pondérer surtout. En effet, une tortue réalise entre trois et cinq pontes par saison et un tiers des montées se termine par un échec”, explique le scientifique. Sur Europa, le taux de croissance de la population “atteint une moyenne de 3 % annuelle sur 25 ans” et les estimations tablent sur une présence de 6 000 à 11 000 femelles. Glorieuse affiche une inflation de 6 % par an sur cette même période. Ici, il est question d’une population de 2 000 femelles. Quant à Tromelin, “la tendance est à une légère augmentation voire à une stagnation”.
La Réunion, moteur de la recherche régionale
Sur cet îlot, “la population (ndlr : estimée à 1 500 femelles) est probablement régénérée, il n’y a plus de place”, avance Jérôme Bourjea. Il poursuit : “Elles vont devoir aller plus loin. C’est ça l’effet réserve. Par débordement, la tortue verte va devoir coloniser d’autres rivages”. Le retour timide de cette espèce sur les plages réunionnaises pourrait être un autre indice de sa recolonisation de l’océan Indien. Quoi qu’il en soit, pour expliquer cette tendance, le scientifique met en avant plusieurs facteurs. L’interdiction du commerce de sa chair et de sa carapace limite les captures désirées. Les avancées des techniques de pêche restreignent, quant à elles, les prises involontaires de spécimens par les flottilles. Mais surtout et avant tout, les tortues marines sont devenues un attrait touristique. “L’écotourisme se développe dans la région un peu partout. Les populations commencent à prendre conscience que la faune peut se transformer en apport financier. À Mohéli aux Comores, un parc national attire de nombreux touristes. À Mayotte, sur la plage de N’Gouja, un hôtel surfe sur cette vague et réveille ses hôtes la nuit pour aller assister aux montées de pontes. En contrepartie, il doit se conformer à un cahier des charges draconien pour limiter l’impact sur les tortues marines”, souligne-t-il. Cette étude, menée grâce à une large coopération entre les Taaf, l’Ifremer et Kélonia, en appelle d’autres. Ainsi, dans les mois à venir, l’Ifremer et Kélonia, preuve que La Réunion prend le statut de centre de recherche moteur en la matière dans la zone, vont lancer un nouveau chantier. Cette fois, il s’agit de décortiquer la dynamique migratoire qui s’exerce entre les lieux de pontes et les lieux d’alimentation. Des données qui pourraient permettre à terme de fixer des limites de temps et d’espace pour la pêche.
(Bruno Graignic)
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